Mariama BÂ - Une si longue lettre
1979
Depuis sa mort, en 1981, des suites d’un cancer, Mariama Bâ demeure une des figures incontournables du continent africain. Et même du paysage littéraire tout court. Ne serait-ce que pour avoir été la première à ouvrir la voie aux romancières noires. Aussi et surtout pour son témoignage décisif et considérable apporté sur les conditions précaires et la vie à l’avenant de la femme d’Afrique, témoignage vibrant livré tout au long de ses deux ouvrages : Une si longue lettre (1979), puis Le chant écarlate (1981). Deux récits écrits au soir d’une existence beaucoup trop brève, elle n’a pas soixante ans lorsqu’elle décède. Une vie et une œuvre avant tout placées sous le signe de l’engagement contre le système des castes et de la polygamie, du militantisme actif à l’intérieur de diverses associations en faveur des droits des femmes et celui de l’enfance. De l’enseignement, enfin.
Elle sort de l’École Normale des jeunes filles de Rufisque en 1947, au temps de l’AOF (Afrique occidentale française). Cette école est alors dirigée par Germaine Legoff, laquelle pousse sa meilleure élève à poursuivre plus avant ses études alors que son entourage freine. Mariama Bâ s’entend dire par ses parents : « Pour les études d’une fille, le certificat d’études, ça suffit largement ». Elle n’en poursuit pas moins son cursus. Brillante diplômée de l’École Normale, l’un de ses devoirs attire l’attention du directeur de la revue Esprit. Mieux encore, il sera repris, sous forme de larges extraits, dans un ouvrage de Maurice Genevoix. La voilà lancée. Mariama Bâ effectue ses premiers pas dans l’enseignement, à Médine. Et elle écrit.
Son œuvre, aussi dense que brève, se confond avec son parcours de femme africaine située à une période charnière, celle qui vit toute une génération de beaux esprits se jeter à corps perdu dans la lutte pour les indépendances. Pour constater avec amertume que d’immenses priorités demeuraient toujours en chantier. Précisons-le, Bâ n’est pas, à proprement parler, la première écrivaine d’Afrique à avoir fait entendre sa voix. Avant elle, dans les années soixante-dix, la Camerounaise Thérèse Kouoh-Moukouri, la Malienne Aoua Keïta, et surtout sa compatriote, Aminata Sow Fal, faisaient déjà figures de pionnières. D’où vient alors que des écrivains tels que Calixte Belaya, Véronique Tadjo, et tant d’autres nouvelles voix féminines d’Afrique, revendiquent aujourd’hui son héritage ? De ce ton unique et singulier, où de la confidence intime rédigée à la première personne finissent par jaillir les germes du futur roman féminin africain et moderne.
De l’aveu même de l’écrivaine, ses connaissances et ses proches l’ont toujours encouragée sur la voie de l’écriture. Jusqu’à cette amie ancienne journaliste à Radio Sénégal, Annette Mbaye d’Erneville, qui lui arrache la promesse d’un livre à venir. Aussitôt, elle se met à écrire Une si longue lettre qui paraît en 1979 et rencontre immédiatement un écho favorable dans le monde entier, avec notamment l’obtention, l’année suivante, du Noma, prix décerné au Japon aux meilleurs écrivains africains. Deux ans plus tard paraîtra Le chant écarlate.
La main qui écrit est celle d’une veuve de fraîche date, et la destinatrice est une femme divorcée, expatriée à la suite de son refus catégorique de la polygamie. Une si longue lettre s’écoute comme un blues au féminin, dérivé des chants de travail de la femme africaine. Ou plutôt de toutes les femmes africaines, issues de contextes et de milieux différents, qui exprimeraient là leur désarroi, leurs attentes déçues, leurs amours bafouées, leurs rôles toujours soumis aux pesanteurs ancestrales. Pourtant, elles rêvent d’émancipation. Mais en silence.
Pour d’autres, en revanche, se ferait jour cette crainte lancinante d’un surcroît de modernité qui menacerait de jeter à bas leur fonction matriarcale si jalousement préservée dans le système des castes contre lequel le roman après en avoir analysé, et plutôt finement, tous les effets pervers, entend porter le fer. Pour ces dernières, les mères et belles-mères donc, l’auteure s’adjoint le secours d’un personnage de griotte au titre de valet de comédie à une femme digne de ce nom doit savoir faire la cuisine, la vaisselle, piler le mil, transformer la farine en couscous. Besogner sans relâche, repasser les grands boubous et chuter le moment venu chez un mari. Elles offrent un visage unanime, rigide et pétri de morale ancienne, « brûlé intérieurement par les lois antiques », et la qualité première qu’elles attendent d’une femme demeure bien évidemment la docilité. Et c’est contre cette passivité et cet asservissement social que s’élève Mariama Bâ par le biais de sa narratrice. Elle nous raconte la difficulté d’asseoir la modernité dans les traditions.
Mariama Bâ, au lieu de se borner à narrer de façon extérieure un ensemble de situations observées, choisit « la forme d’une lettre pour donner à l’œuvre un visage humain ». Un roman où pour le « je » l’alternative est claire : « Accepter de devenir la victime d’une injuste cause ou la pionnière hardie d’une nouvelle vie. »